Press Release 2012

TIRÉ DE LA CRITIQUE LORS DE LA SORTIE EN SALLE DU FILM 30/09/1998

Ca passe vite, si vite. La veille encore, petit garçon, il se levait, sur la pointe des pieds pour ne pas attirer l’attention de ses parents dans la chambre voisine, et il marchait, tel un Sioux, jusqu’à la terrasse. Là, soudain, c’est l’aube qui l’accueillait. Le ciel presque bleu, et, au loin, la mer si douce qui l’appelait… Et voilà que cinquante ans plus tard, une éternité qu’il a traversée comme un jour, Alexandre se prépare à entrer dans un hôpital dont il sait qu’il ne sortira plus. Donc, la vie, ce ne serait que cela ? On courrait, on aimerait, on enfanterait, ou créerait, et l’on perdrait si vite ce que l’on n’aurait jamais cessé de chercher. Et l’on se retrouverait seul, avec un chien dont personne ne veut. Et vendue la propriété de son enfance, de son adolescence, de son âge d’homme : trop chère à entretenir. Bonne pour la casse, comme lui. Mais, alors que tout semble joué, un gamin entre dans la vie d’Alexandre. Un de ces «enfants des feux rouges», comme on dit en Grèce, petits sans-papiers qui nettoient votre voiture, un œil sur le pare-brise et l’autre sur les flics qui les coursent. Tandis que la police charge, Alexandre cache ce gosse silencieux qui ne répond à ses questions que par un sourire triste. Avec ce petit homme qu’il ne peut s’empêcher d’aider (mais, en réalité, qui aide l’autre ?), qu’il ne pourra s’empêcher de sauver (mais qui sauve qui ?), Alexandre prend la route. Commence un de ces périples, à la fois réalistes et irréels, sans lequel aucun être ne peut prétendre à la paix.

Tous les héros d’Angelopoulos se prénomment Alexandre et tous entreprennent une quête. «On part comment, pour quoi, pour où ?» se demande le héros du «Pas suspendu de la Cigogne». Ça ne fait rien : on part. «La première chose que Dieu ait inventée a été le voyage. Ensuite, le doute et la nostalgie», dit un personnage dans «Le Regard d’Ulysse».

Longtemps, les voyages d’Angelopoulos se sont confondus avec l’histoire de la Grèce. Comment la réapprendre à son peuple, désireux d’enterrer le souvenir de la guerre civile, la montée du fascisme. Dans L’Eternité et un jour, on entend encore, à un moment, l’écho d’une manifestation. Un jeune homme porte un drapeau rouge, il entre dans le bus où ont pris place Alexandre et le petit garçon. Mais le bus est fantomatique, il semble bouger tout en restant sur place, et le militant, fatigué, s’endort. «L’Histoire ferme parfois la porte, mais continue d’avancer, explique Angelopoulos. Moi, je suis dans une salle d’attente et je guette l’ouverture de la porte. Mais je ne peux l’ouvrir moi-même. L’Histoire avance seule». A la différence de tant d’autres cinéastes, Angelopoulos n’est pas désabusé parce qu’il a vieilli. Mais parce qu’il a vu vieillir des idéalistes tentés par le doute. «Le voyage, dit-il aujourd’hui, c’est se connaître mieux. Soi, mais aussi les autres et le monde. Dans la plupart de mes films, je pose la question de la maison. Où trouver l’équilibre entre soi et l’univers ? Moi, je n’en ai pas, de maison. Ou alors ce serait cette voiture conduite par un autre et qui me permettrait de voir défiler le paysage…» Ce qu’il voit dans L’Eternité et un jour est encore plus bouleversant que dans ses autres films. On était habitués à ces paysages fouettés par la pluie, engorgés de brume. On les retrouve ici, mais entrecoupés de flambées de lumière, évoquant, à la manière de Proust, une recherche du temps perdu. Et tous ces plans-séquences superbes, dont ses films sont parsemés, apparaissent travaillés, calculés. On songe au plan fixe de plusieurs minutes du «Regard d’Ulysse» où, de jour de l’an en jour de l’an, le cinéaste résume l’histoire de l’après-guerre, avec son cortège d’arrestations, de perquisitions, de disparitions. Ou encore à la rencontre Mastroianni-Moreau dans «Le Pas suspendu de la cigogne». Immense moment de cinéma d’une précision d’orfèvre. Il y a, évidemment, d’étonnants plans-séquences dans L’Eternité et un jour, mais d’une fluidité telle qu’on les remarque à peine…

Dans ce film, tous les thèmes de l’œuvre d’Angelopoulos sont au rendez-vous : l’exil, la fuite et, bien sûr, la frontière. Dans le «Pas suspendu de la cigogne», une réalité tangible : un mariage, célébré sur les deux rives d’un fleuve qui séparait la Grèce de l’Albanie ; et dans des wagons arrêtés, des centaines de réfugiés de toutes nationalités nous contemplaient. (Avec ce plan, lors du tournage, Angelopoulos disait : «J’aimerais faire entendre une seule et même histoire contée en langues différentes.») Ici, c’est en écoutant le récit du petit garçon, sa fuite d’Albanie, qu’Alexandre imagine cette frontière fantasmatique. En même temps, ces brefs passages oniriques s’effacent, cette fois, devant la limpidité du propos : la prise de conscience d’un homme qui meurt. L’Eternité et un jour, c’est les Fraises sauvages d’Angelopoulos. Et chez lui, c’est l’apaisement qui frappe, cet apaisement que l’on atteint seulement lorsque les dernières illusions sont enfuies. Quelle trace laisse-t-on sur terre, sinon des enfants qui, et c’est normal, renient vos souvenirs parce qu’ils ont les leurs à fabriquer ? Ou alors, si l’on est écrivain célébré, comme Alexandre, des balbutiements couchés sur du papier et destinés à mourir, eux aussi. «Mon seul regret, dit-il, c’est de n’avoir jamais rien terminé. Des mots jetés ici et là, comme une ébauche.» Et puis, toujours en voyage mais étranger partout, c’est à peine si Alexandre a écouté les autres. Sa femme, notamment, disparue depuis longtemps (Isabelle Renauld l’anime de sa présence charnelle et solaire le temps de quelques flash-back lumineux). Pourtant, elle lui demandait bien peu : qu’il lui consacre un jour, rien qu’un jour qu’il lui avait refusé par insouciance. «Traître!» avait-elle seulement dit alors... Tout de même, il y aura eu, dans la vie d’Alexandre – et ce n’est pas rien –, le visage de ce gamin sans avenir avec lequel il aura passé le dernier jour de sa vie. Et puis le souvenir d’un dimanche de l’été 1939, où la lumière était si belle, la mer si bleue, les proches si proches et le malheur si lointain. Il ne s’en était pas rendu compte, sur le moment, mais le bonheur était là, tangible, et c’était si simple…

«Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, dit Angelopoulos, dans aucun de mes films il n’y a le mot “fin”.» Au dernier plan de L’Eternité et un jour, une voix murmure : Alexandre.. Et ce chuchotement est un appel vers un ailleurs que chacun redoute, espère et attend.

Pierre Murat
Critique de cinema




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